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Article: Retour à la case départ

Retour à la case départ

Retour à la case départ

Photo de Sandrine Castellan

« Le monde post-pandémique a vu naître une recrudescence d’activités axées sur le renforcement des liens communautaires. »

À l'ère des influenceurs, du défilement compulsif et de la « connexion permanente », il est facile de désigner la génération Z comme responsable du renouvellement trop rapide des tendances culturelles, des micro-tendances de la fast-fashion aux défis TikTok interminables. Les blagues font rire un jour avant de devenir gênantes, et l'argot est déjà dépassé lorsqu'il atteint le grand public. Le rythme effréné de notre époque, propre au XXIe siècle, a atteint son paroxysme pendant la pandémie de Covid-19 ; confinés chez eux, nous avons accéléré notre utilisation excessive des réseaux sociaux, et les statistiques sur la santé mentale se sont effondrées. Cependant, le monde post-pandémique a vu renaître les activités axées sur le lien social, et, fidèle à son style dynamique, la génération Z en est à l'avant-garde. En quête de relations plus authentiques, les jeunes délaissent les parties d'échecs virtuelles pour ressortir les jeux de société traditionnels de leurs parents.

Photo de Sandrine Castellan

Selon un article de Stuart Heritage paru dans le Times, « l'an dernier, le marché mondial des jeux de société représentait 18,93 milliards de dollars ; ce chiffre devrait atteindre près de 40 milliards de dollars dans les cinq prochaines années. » Comment expliquer ce changement radical à notre époque, où Internet semble omniprésent ? La réponse est évidente : les individus, et notamment les jeunes générations, souffrent d'un manque de contacts sociaux. La montée en puissance d'Internet, concomitante à une baisse des relations amoureuses épanouissantes et de l'empathie, est loin d'être fortuite. Nos relations humaines souffrent de l'isolement engendré par les smartphones et la pandémie mondiale, et pour pallier ce manque, la génération Z se tourne vers des loisirs plus enrichissants. L'avantage des jeux de société réside dans leur accessibilité et leur polyvalence : il y en a pour tous les goûts. Mode, pirates, football… des centaines de thèmes et de concepts permettent de toucher un large public et de répondre aux intérêts changeants de la génération Z. Et il existe une multitude de façons de concevoir un jeu de société. Offrant un espace propice à la compétition, à la collaboration et à la communication, les jeux de société touchent à tous les aspects des relations humaines. Fondamentalement, ils mettent en lumière nos modes de relation et d'interaction. Leurs différents niveaux de complexité contribuent également à leur attrait universel. Les jeux de fantasy élaborés ne sont pas les seuls disponibles ; il existe une multitude de jeux simples pour se divertir ou pour permettre à ceux qui ont du mal à se concentrer après une utilisation excessive de Twitter (désormais appelé « X ») de s'initier à ces jeux. Les jeux de société ne font aucune distinction de niveau, de personnalité ou d'intérêt, et c'est précisément pour cette raison qu'ils sont si bien adaptés à la création de liens collectifs sincères. Ils offrent des expériences authentiques, difficiles à retrouver dans l'espace impersonnel et virtuel des réseaux sociaux.

Photo de Sandrine Castellan

La popularité de ces espaces virtuels n'est pourtant pas sans fondement. La pandémie a laissé la plupart d'entre nous avec peu d'alternatives pour socialiser, et il sera difficile de se défaire des habitudes prises pendant l'isolement. Malgré cela, il est évident que cette période de solitude est suivie d'un désir d'activités plus tangibles. Les gens veulent interagir avec le monde physique : toucher des objets, déplacer des pions sur un plateau de jeu, être en présence les uns des autres plutôt que de tapoter frénétiquement sur des blocs 2D sur leurs tablettes. Les entreprises qui placent cette dimension au cœur de leur activité gagnent en popularité. Des cafés sans technologie aux bars à jeux de société, ce besoin d'expériences hors ligne stimule à la fois le chiffre d'affaires et le bien-être social. Les réseaux sociaux sont ludiques – c'est ce qui explique leur succès – mais la collecte de « j'aime » ne suffit pas. Les gens ont besoin de quelque chose de concret, d'un monde qu'ils peuvent modeler de leurs mains, qu'il s'agisse d'ingrédients pour préparer un repas maison, d'un journal intime pour écrire leurs sentiments ou de pièces de Scrabble éparpillées sur un plateau. On peut certes communiquer plus facilement par écrans interposés, mais la distance émotionnelle est inévitable. Les SMS laissent peu de place à la création de liens stimulants. Même une activité aussi calme que regarder un film est bien plus enrichissante en compagnie d'un ami assis à côté de soi, plutôt que de réagir par onomatopées et abréviations dans une messagerie instantanée.

Ce besoin de contact humain suite à la Covid-19 s'est accompagné d'une explosion d'activités manuelles. Parallèlement à l'engouement pour les jeux de société, la génération Z a redécouvert le plaisir du travail manuel à travers des activités comme le crochet, la reliure et le collage. Ce nouvel élan d'interaction sociale et d'appropriation de l'espace s'est traduit par des cours, des ateliers et des clubs. Le point commun de toutes ces activités réside dans leur effet apaisant ; sans la complexité des pratiques méditatives, elles constituent des exercices de pleine conscience qui permettent de se détacher du passé et du futur, nous offrant ainsi la possibilité d'exister simplement ensemble, une expérience que les espaces virtuels ne pourront jamais proposer. Il est impossible de se concentrer sur l'essentiel lorsqu'on est submergé par un flot incessant de notifications, de mèmes et de discussions stériles.

Photo de Sandrine Castellan

Mettre de côté nos soucis et s'adonner à des activités simples, apparemment insignifiantes à l'échelle de l'existence, est à la base de nos relations les plus profondes. L'inutilité charmante de collectionner des cartes ou de déplacer des jetons sur une table a un effet apaisant sur notre esprit et notre corps ; en réduisant notre univers personnel à un simple jeu, où les règles, les défis et les objectifs sont clairs et accessibles, il est plus facile de discerner ce qui compte vraiment pour nous. Dans un jeu, le seul plan à élaborer est son prochain coup, et les seules personnes qui requièrent notre attention sont celles avec qui nous partageons l'instant présent.

« Dans un jeu, le seul plan à élaborer est votre prochain coup, et les seules personnes qui requièrent votre attention sont celles avec qui vous partagez ce moment. »

Sans nier l'importance de s'accorder des moments de solitude bien mérités, ces interactions dans la vie réelle sont essentielles à un équilibre de vie. Depuis que les réseaux sociaux font partie intégrante de notre quotidien, nos loisirs sont devenus synonymes de solitude. Le terme « social » est trompeur : il s'agit d'un espace où l'on se coupe du monde et où l'on se détend en faisant défiler son fil d'actualité à l'infini, avec peu d'interactions authentiques. Avant l'avènement d'Internet, nos moments de détente étaient bien plus collectifs. Au pub, en boîte de nuit ou lors d'activités extrascolaires après le travail, se relaxer était une chose que l'on pouvait partager. L'intérêt social et intellectuel de ces plateformes en ligne est discutable, mais leurs effets anxiogènes sont indéniables. Il est facile de se bercer d'illusions en se détendant grâce aux Reels Instagram, mais la surabondance de contenu, la procrastination et les chambres d'écho numériques qui en résultent ne sont pas bénéfiques pour notre santé mentale. Il semble toutefois que l'être humain ait un réflexe naturel de résistance face à ce qui entrave son épanouissement intellectuel et spirituel. C’est pourquoi les générations qui ont grandi avec Internet découvrent aujourd’hui les bienfaits des loisirs collectifs et sont plus attentives à leur temps d’écran. Notre instinct nous pousse à éviter l’épuisement numérique et à privilégier des univers plus simples, comme les jeux de société, où contrôle et autonomie sont possibles. Notre économie évolue en conséquence. Avec la génération Z à la tête de cette nouvelle « économie de l’expérience », les transactions ne se limitent plus au produit. Elles vont bien au-delà des pièces de jeu, du matériel ou des illustrations. Le commerce, c’est l’expérience vécue. Cette dimension participative transforme nos habitudes de consommation. Nous voulons agir et être, pas seulement posséder. Pour chaque achat, nous voulons savoir : est-ce que ce sera amusant ? Est-ce que ce sera enrichissant ? Nous sommes en quête de sens, et c’est pourquoi notre expérience de consommation est bien plus riche et communautaire.

Photo de Sandrine Castellan

« [...] les générations qui ont grandi avec Internet découvrent aujourd’hui les avantages des activités de loisirs collectives. »


L'essor fulgurant des jeux de société s'inscrit pleinement dans cette nouvelle économie de l'expérience, et leur universalité contribue à combler le fossé générationnel creusé par les réseaux sociaux. Outre cette dimension intergénérationnelle unique, ils offrent des modes de communication alternatifs. Dans un contexte ludique, les subtilités de nos personnalités, nos faiblesses et nos forces se révèlent. Sommes-nous enclins à la confrontation ? À la collaboration ? À la compétition ? Sommes-nous des leaders ? De mauvais perdants ? Si les jeux de société font souvent ressortir le pire en nous – qui n'a pas une anecdote familiale à raconter sur une crise de colère liée à une partie ? –, c'est aussi ce qui confère au jeu son caractère intime. À travers les jeux, tout comme dans le sport ou les débats, nous apprenons à nous connaître, à découvrir notre façon de travailler ensemble, nos points de désaccord et nos confrontations. Contrairement à la division engendrée par les réseaux sociaux, les jeux favorisent la cohésion d'équipe et constituent un remède à la polarisation. Ils renforcent nos relations.

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